samedi 1 janvier 2050

La discothèque idéale, version (surtout) CD (un work in progress)

 
Tout va bien quand Duke est le DJ... 

Si comme moi vous avez passé une bonne partie de votre vie de mélomane le nez dans les éditions successives du vénérable Penguin Guide to Jazz ou en ligne sur Allmusic, vous connaissez la relation trouble de l'amateur pour ces guides qui savent certes être éclairants mais aussi parfois frustrants dans leurs parti-pris, leurs omissions ou leur classement. Qui n'a pas songé faire son palmarès personnel, aller au-delà de la sempiternelle «liste pour l'île déserte», voire s'improviser spécialiste? Eh bien, en prenant comme modèle la dernière édition du Penguin Guide to Jazz de Brian Morton et du regretté Richard Cook, c'est ce que je me propose de faire ici. Avec cette liste en constante évolution, je n'ai pas l'ambition de dégager les «meilleurs disques de jazz» ou un quelconque «top-...», mais plutôt une discothèque idéale, comme il y a des bibliothèques idéales... J'essaierai de représenter tous les musiciens importants, même si certains de ceux-ci ne sont pas nécessairement parmi mes favoris. Petit à petit, j'essaierai de fournir une chronique pour chacun de mes choix.

J'ai divisé la longue liste par époques, et j'ai ajouté des liens pour écouter les albums qui sont disponibles en ligne. 

vendredi 31 décembre 2049

La discothèque idéale, version vinyle (un work in progress).


Tout va bien quand Duke est le DJ... 


Autant l'amateur néophyte que l'intransigeant collectionneur peuvent trouver l'étendue des enregistrements de jazz proprement infinie, tous ont sans doute des carences dans leurs connaissances de certaines époques, certains styles, ou certains musiciens. J'ai tenté dans cette version vinyle de la discographie idéale de représenter tous les musiciens, genres et époques importantes tout en conservant cette étincelle (que Whitney Balliett avait nommée le «son de la surprise») dans chaque disque choisi ici. Pour les années qui s'étendent du ragtime au jazz cool (jusqu'au début des années 1950 environ), j'ai évidemment dû choisir des anthologies, notamment parmi les programmes de rééditions initiés dans les années 1970 par la plupart des grandes étiquettes (aux É-U comme en Europe, où une série comme Jazz Tribune de RCA en France était remarquable) autant que par certains labels spécialisés qui savaient dénicher les raretés introuvables (Herwin aux É-U, Retrieval en Angleterre, Tax en Suède, par exemple). Par la suite, la sélection est habituellement plus simple avec l'apparition des albums 33 tours, qui sont souvent réédités comme tels de nos jours (attention cependant aux nombreux labels qui se servent d'enregistrements de musiciens célèbres officiellement dans le domaine public pour produire des rééditions de qualité souvent douteuse...). La dernière période est évidemment plus délicate, la disparition de la plupart des parutions en vinyle dès 1989-1990 laissant une bonne partie du catalogue des années 90 et 2000 inaccessible aux vinylophages... Pour certains musiciens j'ai dû me replier sur des enregistrements antérieurs ou différents de ceux que j'avais initialement choisis dans la version CD, mais j'ai tenté de quand même représenter la même variété que dans cette dernière. Bon furetage! 

1. La période archaïque. 

2. Les années 20. 

3. Les années 30. 

4. Les années 40. 

5. Les années 50. 

6. Les années 60. 

7. Les années 70. 

8. Les années 80. 

9. Les années 90, 2000 et 2010. 

samedi 20 novembre 2021

James Newton: Luella (Gramavision, 1983).



Gramavision GR 8304 (1984). 

James Newton (flûte, direction sur Luella), John Blake, Gayle Dixon (violon), Abdul Wadud (violoncelle), Jay Hoggard (vibraphone), Kenny Kirkland (piano), Cecil McBee (contrebasse), Billy Hart (batterie). Bearsville Studio, Bearsville, New York, 1983. 

Face 1: 

1. Not Without You (violon solo: John Blake) 5:43
2. Mr. Dolphy 7:53
3. Anna Maria 5:41

Face 2: 

1. Diamonds Are for Freedom 4:35
2. Luella (For My Aunt) (violon solo: Gayle Dixon) 16:40

Toutes les compositions et arrangements sont de James Newton, sauf Anna Maria, composée par Wayne Shorter. 

Produit par James Newton et Jonathan F.P. Rose. 
Ingénieur du son: David Baker. 
Mixé par David Baker, James Newton, Jonathan F.P. Rose au studio Gramavision, New York City, 1983. 
Design de l'album par Neal Pozner. 
Illustration de la pochette: Frederick Brown, Stagger Lee, 1983. 
Photo du verso par Deborah Feingold. 

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Californien, élève de Buddy Collette, le flûtiste James Newton s'est affirmé dans les années 1970 et 1980 comme l'un des plus brillants disciples de Eric Dolphy. D'abord associé à la Black Music Infinity de Stanley Crouch (avec David Murray, Bobby Bradford et Arthur Blythe, entre autres) ou encore à l'entourage du clarinettiste John Carter, Newton s'est ensuite fait connaître surtout pour ses parutions en solo (par exemple le très beau Axum, sur ECM) et par une oeuvre souvent à cheval entre le jazz moderne et la musique de chambre (qu'on pourrait effectivement qualifier de Third Stream), notamment en collaboration avec le pianiste Anthony Davis et le violoncelliste Abdul Wadud (leur disque le plus connu étant sans doute I've Known Rivers, sur Gramavision). En plus de Dolphy, Newton revendique l'influence de compositeurs du champ jazzistique comme Billy Strayhorn (co-dédicataire du magnifique The African Flower, sur Blue Note), Charles Mingus (que Newton a évoqué sur Romance and Revolution, également sur Blue Note), ou encore Wayne Shorter (auteur de la seule pièce non-originale sur Luella, Anna Maria). Si certains des projets du flûtiste-compositeur font appel à des textures instrumentales peu courantes dans le jazz (on pense par exemple à Water Mystery, disque qui fait appel à un ensemble de six vents auquel se greffent harpiste, contrebassiste, percussionniste et joueur de koto), l'instrumentation sur Luella, son deuxième disque pour Gramavision, est essentiellement articulée autour d'un quintette augmenté de cordes (les violonistes John Blake et Gayle Dixon, et l'acolyte de longue date de Newton, Abdul Wadud). C'est aussi une oeuvre très personnelle, la pièce-titre évoquant, sur plus de 16 minutes, la tante du compositeur, victime d'un homicide peu de temps avant l'enregistrement; c'est évidemment une pièce à l'atmosphère assez sombre, et, outre un bref solo de Newton qui explose autour de la sixième minute, ce sont surtout les voix entrecroisées des cordes qui évoquent le souvenir de cette parente disparue de manière tragique. Notons que si cette pièce est évidemment largement écrite, les différentes voix conservent tout de même un phrasé improvisationnel et des contours mélodiques qui semblent plus expressifs ici que dans certains quatuors à cordes modernes, bien qu'on retrouve certaines textures pouvant se rattacher à ce type d'oeuvre. Contrastant avec Luella (qui ferme le disque), la ballade Not Without You et la pièce de Wayne Shorter, Anna Maria, sont des mélodies plus sereines, alors que Diamonds Are for Freedom est une évocation de l'Afrique du Sud à l'ère de l'Apartheid, faisant contraster le passé pré-colonial (illustré par le vibraphone de Hoggard) et le combat qui faisait rage à l'époque (Newton est encore explosif ici). Mais la pièce centrale de l'album est évidemment la dédicace à l'inspiration majeure du flûtiste, Mr. Dolphy, où Newton utilise habilement les ressources instrumentales à sa disposition pour effectuer un rappel de deux oeuvres marquantes de Dolphy, soient Out to Lunch (même si Hoggard est un styliste beaucoup moins percussif que ne pouvait l'être le Bobby Hutcherson des années 1960) et Out There (avec la présence du violoncelle; on retrouve au coeur de la performance un solo magistral de Wadud). 

Si, du point de vue du répertoire jazzistique, on pourra préférer The African Flower (hommage à Ellington et Strayhorn où on retrouve également Blake et Hoggard), Luella demeure un jalon dans la carrière du flûtiste et compositeur, trouvant un équilibre entre ses ambitions compositionnelles et la part improvisationnelle essentielle à toute forme de jazz créatif. Se situant au centre du triptyque de Newton sur Gramavision, Luella est flanqué de l'éponyme James Newton (un disque un peu plus conventionnel dans la forme, mais qui évoque déjà Strayhorn, Mingus et Shorter, en plus de Monk et Andrew Hill) et du fascinant Water Mystery à l'instrumentation singulière; pris ensemble (on pourra leur ajouter Axum, qui les précède immédiatement), ils forment l'une des oeuvres les plus distinctes et les plus originales issues du jazz dans la décennie 80. 

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