On chercherait longtemps dans l'histoire de la musique pour trouver un personnage aussi unique et complexe que Sun Ra, né Herman Blount dans l'Alabama en 1914, mais que la plupart de ses proches appelaient tout simplement "Sonny". On peut prendre sa musique et sa philosophie par plusieurs bouts, et ceux qui le découvrent tout juste feraient bien de se procurer le livre remarquable de John F. Szwed, Space is the Place: The Lives and Times of Sun Ra (Da Capo Press). Un des épisodes les plus remarquables de sa longue carrière fut certainement la tentative de la mythique étiquette Impulse! pour produire ses albums et rééditer son catalogue, dont les pressages originaux, produits souvent en très petites quantités sur son étiquette Saturn, comptent parmi les disques les plus rares de tous les temps, déjà très recherchés par les collectionneurs - même dans les années 1970. Comme à peu près tout ce qui touche Sun Ra, c'est une histoire compliquée au possible, dont je vais modestement tenter de démêler les fils ici.
Vers 1972, Sun Ra et son Arkestra sont probablement au sommet de leur notoriété. Ayant tourné en Europe et en Égypte, puis séjourné en Californie l'année précédente (sur l'invitation de Bobby Seale, ils avaient habité dans une maison appartenant au Black Panther Party et Sun Ra avait présenté des conférences à l'université de Berkeley sous le thème: «l'Homme Noir et le Cosmos»), ils y avaient également tourné le film Space is the Place. C'est sous ce même titre que paraîtra, en 1973, un album produit pour Blue Thumb, label dont la circulation dépassait largement n'importe quelle étiquette sur laquelle l'Arkestra avait pu apparaître jusqu'alors. (Comme rien n'est jamais simple, la trame sonore du film Space is the Place paraîtra sur CD en 1993 (dans l'exemplaire série de rééditions amorcée par l'étiquette Evidence), quelques années avant la réédition de Space is the Place (l'album), qui demeure encore aujourd'hui la seule réédition de Sun Ra parue sur Impulse!, même si ce n'était pas encore Impulse! qui produisait ses disques à l'époque. Vous suivez toujours? Refermons la parenthèse et continuons...).
Producteur de Space is the Place (l'album), Ed Michel est alors chez ABC, qui contrôle Impulse!, label qui dans les années 1960 avait abrité les John Coltrane, Max Roach, Charles Mingus, Yusef Lateef, Archie Shepp, Sonny Rollins, Pharoah Sanders, Marion Brown,... bref, toute une génération de musiciens créatifs. L'ajout de Sun Ra à ce catalogue semblait alors logique, ou du moins possible, surtout dans l'atmosphère des années 1970 où la contre-culture et tout ce qui était underground semblait subitement prêt à faire surface. Jusqu'alors, Sun Ra avait été un pionnier de l'auto-promotion et du mouvement DIY en fondant El Saturn au milieu des années 1950, faisant presser ses albums en petites quantités, dessinant souvent lui-même ses pochettes (avec ses musiciens, et parfois à la main) et les vendant par la poste ou lors de ses concerts. Outre un album pour Savoy et trois enregistrements pour le label underground ESP-Disk', la plupart de ses albums étaient donc tirés de son propre catalogue ou de quelques aventureux labels européens (BYG, Shandar, MPS, Black Lion), qui commençaient alors à s'intéresser à ce phénomène intergalactique... C'est dans ces circonstances que Michel approcha Sun Ra et ses associés de chez Saturn avec l'intention de rendre disponible son catalogue et de faire paraître de nouveaux enregistrements. La tâche était quand même considérable: déjà au début des années 1970, Sun Ra avait une bonne trentaine d'albums dans son catalogue. Le plan était donc de ressortir ces titres sur Impulse! et de documenter les compositions les plus récentes de Sun Ra sur une série de nouveaux enregistrements. 17 rééditions et 4 nouveaux albums furent envisagés, en plus d'une compilation qui aurait dû s'appeler Welcome to Saturn. Mais tenter de faire entrer les hommes de Saturne dans les couloirs tortueux de la music business n'est pas une mince affaire, et le partenariat ne durera pas plus de deux ans. Finalement ce furent 8 rééditions (toutes avec de nouvelles pochettes) et 2 albums qui verront le jour, parus de 1973 à 1975, dont les oeuvres majeures que sont Jazz in Silhouette (enregistré en 1958), The Magic City (enregistré en 1965) et Atlantis (enregistré en 1967-69).
On pourrait noircir des pages et des pages à propos de la discographie de Sun Ra, mais comme le personnage lui-même, son oeuvre enregistrée est pratiquement insaisissable. Le mieux est probablement de se laisser porter par la musique...
Atlantis, Impulse/ABC AS-9239 (LP), 1973.





























.png)
.png)

.png)