jeudi 26 février 2026

Ornette, le malentendu

Réflexions sur Ornette Coleman à 80 ans 


(Article originalement paru en mars 2010)

« …if you’re talking psychologically, the man is all screwed up inside. » - MILES DAVIS

Lors du passage d’Ornette Coleman au FIJM en juillet 2009, les organisateurs crurent bon de lui décerner le Prix Miles-Davis. Le geste était pour le moins ambigu – vu l’opinion de Davis sur son contemporain –, mais illustre bien la place que Coleman occupe au panthéon du jazz: celle de l’éternel incompris, du marginal, du «mal entendu». Tout au long de ce concert mémorable, Coleman, tel un vieux révolutionnaire s’étant infiltré au sein de l’establishment en riant dans sa barbe, y alla de nombreuses interventions à la trompette, comme autant de pieds de nez à Miles. Mais l’humour de Coleman est, semble-t-il, encore trop subversif pour une partie du public. C’est qu’il sait entretenir lui-même le paradoxe, donnant des entrevues souvent hermétiques et ayant toujours refusé de s’intégrer au mainstream du jazz. Son œuvre, qui a souvent engendré l’incompréhension, voire le mépris, donne pourtant à l’auditeur autant de pistes pour décrypter l’énigme Ornette Coleman.

LA BOMBE FREE JAZZ

Pour beaucoup, le nom de Coleman est irrévocablement associé à Free Jazz (la pièce, le disque et, par extension, le mouvement), et il faut peut-être voir dans ce lien l’origine du malentendu qui colore encore la perception que le public et la critique peuvent entretenir à l’égard de l’artiste. En décembre 1960, celui-ci enregistrait à la tête d’un «double quartette» une pièce de 37 minutes où dominent une conception en apparence très libre et une organisation du discours musical fondée sur l’improvisation collective. Cependant, il faut se garder de percevoir Coleman d’abord à travers Free Jazz, disque pourtant déterminant pour le développement du jazz, car ce serait réduire son travail à une œuvre somme toute atypique. En replaçant cette pièce dans le contexte de l’époque (et des autres séances Atlantic, lesquelles sont regroupées dans le remarquable coffret Beauty is a Rare Thing), on peut comparer cette œuvre avec le travail soutenu de conception et de composition que Coleman développait alors avec les membres de son quartette. D’une certaine façon, son approche sur The Shape of Jazz to Come, Change of the Century et This is Our Music est plus révolutionnaire, parce qu’il s’attaque directement aux conventions mêmes du jazz moderne. Ce n’était pas une mince tâche, à la fin des années 1950, que de définir un langage qui, tout en s’inspirant de l’esprit du jazz moderne, se démarque enfin de la rhétorique bop. Bien que Charlie Parker ait été un modèle indéniable, c’est en essayant d’échapper à son ombre immense que Coleman saura vraiment se trouver. Vu sous cet angle, Free Jazz peut donc être perçu comme une extension quasi orchestrale de cette démarche, une expérience isolée mais nullement sans suite.

LE MUSICIEN ET SON DOUBLE

La dénomination même de l’ensemble qui grava Free Jazz (double quartette) nous offre cependant une piste, une clé pour la suite de l’œuvre. Cette dénomination n’est pas fortuite: une écoute attentive de chaque canal stéréo révèle en effet que le développement de la pièce est dû à deux sections rythmiques, jouant simultanément deux tempos différents selon deux approches différentes (tempo moyen et ligne de basse régulière à droite, tempo rapide et ligne de basse plus disjointe à gauche). Dès lors, on se rend compte que l’impression de chaos qui émane de la pièce est en fait le résultat d’un dédoublement savamment calculé. Cette première évocation de la notion de double chez Coleman ne sera pas la dernière: après un silence remarqué entre 1962 et 1965, il revient en «doublant» (sinon en triplant) son arsenal d’instruments, jouant désormais de la trompette et du violon. Ayant développé sa propre technique pour approcher ces derniers, il s’attire ainsi les foudres de ceux qui l’accusèrent de «ne pas savoir jouer» du saxophone. En 1968, lors d’une tournée européenne, il se produit avec un groupe à deux contrebasses, précurseur de sa formation actuelle. Dans les années 1970 et 1980, son groupe électrique Prime Time comptait deux guitaristes, puis deux batteurs et enfin deux bassistes. Cette persistance du double dans l’instrumentation n’est pas un hasard, car le double est au cœur de la conception musicale colemanienne. Bitonalité et polytonalité, superpositions mélodiques, tonales et rythmiques: ces termes semblent expliquer mieux que toute discussion métaphysique le concept musical que Coleman a baptisé harmolodie. Ce terme, tel un spectre insaisissable, revient hanter périodiquement une partie de la critique qui, déroutée par les explications de Coleman, préfère tourner le concept en ridicule plutôt que d’essayer d’y voir clair.

LA CONSTELLATION COLEMANIENNE

Pour les musiciens, cependant, l’influence de Coleman sera rapidement reconnue. Dès le début des années 1960, les tenants de l’école Third Stream le reconnaissent comme un des leurs tout comme les premiers musiciens de free jazz rapidement entraînés dans son sillage. Dans les années 1970, alors qu’Ornette se tourne vers une formule plus électrique, ses anciens acolytes (Dewey Redman, Charlie Haden, Don Cherry et Ed Blackwell) conservent l’esprit de son ensemble original en créant le quartette Old & New Dreams. Au même moment, Keith Jarrett recrute Redman et Haden pour son prolifique quartette. Même les musiciens établis seront marqués par la musique de Coleman, certains se situant en réaction à celle-ci (Miles, encore et toujours), d’autres y voyant une voie nouvelle (John Coltrane). En Europe, de nombreux musiciens suivront sa trace (Trevor Watts, Willem Breuker, Michel Portal, etc.) avant de s’en défaire et de trouver leurs chemins respectifs. Depuis les années 1980, son influence se fait sentir un peu partout, entre autres dans le mouvement M-Base, mais aussi du côté de Wynton Marsalis, qui a su reconnaître son importance. L’an dernier, le quartette Mostly Other People Do The Killing parodiait l’une de ses pochettes classiques pour son disque This is Our Moosic. Pastiche ou hommage? Leur musique, en tout cas, serait impensable sans Ornette Coleman.