dimanche 26 avril 2009

Ni vu, ni connu: Marion Brown


Certains musiciens semblent passer sans cesse sous le radar de la critique et du public. Marion Brown pourrait bien être l'exemple typique de cet état de choses. Des nombreux disques enregistrés sous son nom des années 1960 aux années 1990, seuls un ou deux se trouvent encore de nos jours dans les bacs des disquaires (et selon une excellente discographie en ligne, il n'aurait fait aucun disque sous son nom depuis 1992). De plus, des problèmes de santé l'auraient forcé à plus ou moins cesser ses activités musicales depuis plus de 10 ans. Malgré ses célèbres albums réalisés à l'époque héroïque de la fire music, malgré la très belle trilogie Afternoon of a Georgia Faun - Geechee Recollections - Sweet Earth Flying des années 1970, malgré ses disques plus accessibles des années 1970-1980, on confine désormais Brown en bas de page de l'histoire du jazz, comme l'un des participants de Ascension de Coltrane, comme l'un des associés d'Archie Shepp. 

Pourtant, contemporain d'Ornette Coleman (il est né, non pas en 1935 comme on peut le lire un peu partout, mais bien quatre ans plus tôt), il est très tôt l'une des voix essentielles de la nouvelle musique. Sa sonorité fragile, humaine, son sens inné du blues en font l'un des musiciens les plus distinctifs de sa génération. De plus, son goût pour les contextes plus dépouillés, sa compréhension des musiques rituelles (il est aussi ethnomusicologue), sa curiosité pour les sonorités inhabituelles (il fabrique des instruments) en font l'un des pionniers de la période post-free. Ses associations avec Leo Smith (ils se produisent en duo au début des années 1970) et Gunter Hampel, l'un des fondateurs de la musique improvisée en Europe, montrent bien que son rôle dépasse largement celui de simple free-jazzman de la première génération. 

New York
Né en Georgie, Brown se rend avec sa mère à New York dans son adolescence. Après des études à Washington, il y retourne et rencontre vite Ornette Coleman, Archie Shepp, et John Coltrane. Il fait partie des manifestations de la New Thing organisées en 1964 par Bill Dixon, puis, l'année suivante, participe aux célèbres Fire Music de Shepp et Ascension de Coltrane. Il enregistre ensuite deux disques pour le label légendaire de Bernard Stollman, ESP-Disk'. Marion Brown Quartet (1965) est un remarquable début, qui permet aussi d'entendre le sous-estimé Alan Shorter, trompettiste au jeu torturé, et frère de Wayne Shorter. Deux contrebassistes, Reggie Johnson et Ronnie Boykins s'associent à Rashied Ali pour propulser le classique Capricorn Moon, et le jeune saxophoniste Bennie Maupin contribue à Exhibition, qui avait été remplacé sur certaines éditions par la composition la plus connue de Shorter, Mephistopheles. La réédition récente (2005), règle la question en incluant les deux pièces. Why Not? (1966, notre illustration), avec une formation plus conventionnelle (Stanley Cowell, piano et Sirone, contrebasse rejoignent Ali), permet à Brown de déployer son lyrisme bien particulier avec une première version de sa composition Fortunato. Suivra The Visitor (Fontana, 1966, plus connu sous le titre Juba-Lee), une session en septette où l'on trouve inévitablement quelques échos d'Ascension, mais aussi une certaine sérénité, comme dans une autre composition d'Alan Shorter, Iditus. Mais son disque le plus célèbre de l'époque est sans doute l'album Impulse Three For Shepp (1966), où Brown interprète, en plus de trois de ses compositions (dont une nouvelle version de Fortunato), trois compositions d'Archie Shepp. Mentionnons aussi, pour cette période, la présence déterminante de Marion Brown sur l'album ESP-Disk' de Burton Greene, Burton Greene Quartet. 

L'Europe
Comme plusieurs de ses compatriotes, Marion Brown se tournera à partir de 1967 vers l'Europe. Jusqu'en 1970, il joue avec des européens attirés par la nouvelle musique (Han Bennink, Gunter Hampel, Aldo Romano, Buschi Niebergall) comme avec des américains de passage ou, comme lui, installés sur le Vieux Continent (Barre Phillips, Steve McCall, Jeanne Lee, Leo Smith). Les albums de cette période sont, on l'aura deviné, assez rares. Seul Porto Novo (1967, édité successivement sur Polydor, Freedom, Arista et Black Lion) semble avoir été réédité en CD, pour tomber assez rapidement dans les limbes des disques épuisés. Pourtant, cette session dynamique avec le contrebassiste Maarten Altena et Han Bennink à la batterie est sûrement l'un des disques les plus accessibles de Brown, qui se montre très colemanien sur Similar Limits, alors que Bennink déploie une énergie stupéfiante. Moins connus, Gesprächsfetzen (Calig, 1968) et In Sommerhausen (Calig, 1969) marquent le début de l'association de Brown avec le vibraphoniste et clarinettiste basse Gunter Hampel. Ce sont deux concerts utilisant les procédés de l'époque (sur Sommerhausen, la déclamation du contrebassiste Daniel Laloux sur Il ne chante pas a plutôt mal vieilli - Jeanne Lee, cependant, est superbe ici), où Brown commence à se défaire de la densité inhérente à la New Thing new-yorkaise. En 1970, le saxophoniste commence à collaborer avec Leo Smith (Creative Improvisation Ensemble, Freedom, en duo), un musicien qui partage assurément son goût pour ce que j'appellerai l'abstraction lyrique. 

La "trilogie"
De retour aux U.S.A., Brown renoue des liens avec le Sud, qui seront à l'origine de ce qui demeure peut-être encore aujourd'hui son oeuvre la plus mémorable, cette suite de trois albums réalisés entre 1970 et 1974: Afternoon of a Georgia Faun (ECM, 1970), Geechee Recollections (Impulse, 1973) et Sweet Earth Flying (Impulse, 1974). Le premier, quatrième titre de la célèbre étiquette munichoise, fait immédiatement transparaître ses affinités avec les musiciens d'avant-garde de l'AACM (dont l'un des plus célèbres représentants, Anthony Braxton, est présent sur cet enregistrement). La pièce-titre, qui était aussi la première face de l'album, est une symphonie minimaliste pour "petits instruments", mettant en vedette divers instruments de percussion, cloches, gongs, voix humaine (sifflements, claquements de langue, etc.), flûtes. Une surprenante contribution de Chick Corea (avant sa période "fusion") et la voix saisissante de Jeanne Lee dominent la deuxième partie de la pièce. Seconde face du disque, Djinji's Corner est une improvisation où les instrumentistes tiennent un rôle plus traditionnel. Toutefois, l'originalité du disque vient de la présence de trois "assistants", des non-musiciens, que Brown réussit quand même à intégrer à l'expérience musicale. Geechee Recollections et Sweet Earth Flying sont plutôt bâtis comme des suites, et l'intérêt de Brown pour les musiques traditionnelles africaines est mis en évidence dès les premières notes de Once Upon A Time (A Children's Tale) sur le premier de ces deux disques. Karintha met en contexte la poésie de Jean Toomer alors que Buttermilk Bottom est un thème boppisant légèrement ironique comme les pratiquaient occasionnellement l'Art Ensemble Of Chicago. La deuxième moitié du disque est plus "rituelle" et utilise un univers sonore proche de Afternoon of a Georgia Faun. Sweet Earth Flying se distingue par un son quelque peu rétro, grâce aux instruments électriques (Fender Rhodes et orgue) utilisés par Muhal Richard Abrams et Paul Bley. Suivant ces deux albums, Vista (1975), dernier enregistrement de Brown pour Impulse, est un projet quelque peu bizarre où ses compositions côtoyaient des versions de pièces de Steve Wonder. J'en garde un souvenir quelque peu mitigé. 

Et ensuite
Une facette moins connue du travail de Brown s'affirmera quelque peu dans les années suivantes, en l'occurence son travail en solo. Si l'on se fie à sa discographie, il se serait produit en solo dès 1969 (il y a une pièce-hommage à John Coltrane sur une anthologie appellée Holy Hill Jazz Meeting 1969), c'est à dire à une époque où c'était encore une pratique plutôt rare. On recense aussi des albums solo en 1977 (Solo Saxophone, Sweet Earth Records), et en 1985 (Recollections - Ballads and Blues for Alto Saxophone, Creative Works, un disque qui avait été bien reçu par le Penguin Guide To Jazz, entre autres). Sa contribution à la compilation légendaire Wildflowers: The New York Loft Jazz Sessions (Douglas, 1976, réédition CD par Knitting Factory) est également un solo, tout comme les deux pièces qui apparaissent sur le volume de la série Live At Soundscape baptisé Back On 52nd Street (DIW, 1981). Il livrera aussi quelques albums en duo avec Gunter Hampel, soit Reeds 'n Vibes (Improvising Artists, 1978) et Gemini (Birth, 1983, réédité en CD avec des pièces supplémentaires enregistrées une décennie plus tard). 

Je suis moins familier avec ses disques plus récents, mais un album comme le très beau November Cotton Flower (Baystate, 1979) marque bien, je crois, le tournant pris par Brown à partir de la fin des années 1970. À l'instar d'Archie Shepp, Brown revient à des formules plus conventionnelles, sans toutefois compromettre son identité. À partir d'un répertoire désormais bien établi (La Placita, Fortunato, Sweet Earth Flying), le saxophoniste va aussi commencer à explorer le répertoire des standards. Souvent accompagné de sections rythmiques distinguées (il collabore avec les pianistes Stanley Cowell, Kenny Barron, Hilton Ruiz et Dave Burrell, les contrebassistes Reggie Workman et Cecil McBee, les batteurs Roy Haynes, Philly Joe Jones, Warren Smith et Freddie Waits), Brown enregistre souvent pour des labels japonais ou européens. Il dédie ainsi un album à la musique de Johnny Hodges (Passion Flower, Baystate, 1978) et livre pour Free Lance deux beaux albums en duo avec Mal Waldron (Songs Of Love And Regret, 1985 et Much More!, 1988). 

On peut lire une entrevue (relativement) récente avec Marion Brown ici. 

Discographie sélective: 

Comme on le verra en naviguant un peu sur le web, très peu d'albums de Marion Brown sont disponibles en ce moment. Je tiens à diriger les enthousiastes vers certains blogues de sharing où ils pourront trouver certains titres très rares. Parmi ceux-là, mentionons Nothing Is v2.0, inconstant sol, streams of expression, Ile Oxumaré et Happy As A Fat Rat In A Cheese Factory. On peut bien entendu espérer que les disques les plus importants de Brown soient bientôt réédités, mais en attendant, remercions les bonnes âmes du web grâce à qui nous avons quand même accès à la musique de celui qui reste désormais un maître underground du jazz. 

-Marion Brown Quartet (ESP-Disk', 1965). 
-Why Not? (ESP-Disk', 1966). 
-Juba-Lee (Fontana, 1966). 
-Three For Shepp (Impulse, 1966). Note: ce classique semble désormais discontinué, cependant, on peut encore le télécharger sur iTunes Music Store. 
-Porto Novo (Freedom/Arista/Black Lion, 1967). 
-Musique du film "Le Temps Fou" de Marcel Camus (Polydor, 1968). 
-Gesprächsfetzen (Calig, 1968). 
-In Sommerhausen (Calig, 1969). 
-Creative Improvisation Ensemble (duo avec Leo Smith, Freedom/Arista, 1970). 
-Afternoon of a Georgia Faun (ECM, 1970). 
-Geechee Recollections (Impulse, 1973). 
-Sweet Earth Flying (Impulse, 1974). 
-Vista (Impulse, 1975). Note: une copie japonaise de ce disque est peut-être toujours disponible. 
-La Placita - Live In Willisau (Timeless, 1977). 
-Reeds 'n Vibes (duo avec Gunter Hampel, Improvising Artists, 1978). 
-Passion Flower (Baystate, 1978). 
-Soul Eyes (Baystate, 1978). 
-November Cotton Flower (Baystate, 1979). Note: il semble que l'on vienne de rééditer cet album. Mais vous l'aurez deviné: au Japon! 
-Live In Japan (d'abord édité sous le titre 79118 Live, DIW, 1979). 
-Back To Paris (Free Lance, 1980). Note: je ne trouve pas de site web pour le label Free Lance. Cependant, ce titre et les deux duos avec Mal Waldron ci-dessous sont disponibles sur eMusic. 
-Gemini + (play "live" Sun Ra compositions) (duo avec Gunter Hampel, Birth, 1983-93). 
-Recollections - Ballads And Blues For Alto Saxophone (Creative Works, 1985). Note: selon le site web du label, ce disque est peut-être encore disponible en vinyle. 
-Mal Waldron/Marion Brown: Songs Of Love And Regret (Free Lance, 1985). 
-Mal Waldron/Marion Brown: Much More! (Free Lance, 1988). 
-Offering (Venus, 1992). 
-Mirante do Vale - Offering II (Venus, 1992). 

mardi 31 mars 2009

David S. Ware: Shakti (AUM Fidelity, 2008).


AUM Fidelity AUM052 (2008). 

David S. Ware (saxophone ténor, kalimba sur 4), Joe Morris (guitare, percussion sur 4), William Parker (contrebasse), Warren Smith (batterie). Systems Two Studio, Brooklyn, 9 mai 2008. 

1. Crossing Samsara 9:39
2. Nataraj 18:10
3. Reflection 12:38
4. Namah 8:27
5. Antidromic 9:26
6. Shakti 9:33
a) Durga
b) Devi
c) Kali

Toutes les compositions par David S. Ware. 

Enregistré par Michael Marciano. 
Mixé et masterisé avec Michael Marciano chez Systems Two. 
Produit par Steven Joerg et David S. Ware. 
Illustrations: art traditionnel des femmes de Madhubani, état de Bihar, Inde du Nord. 
Design par Ming@409. 

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Entre ciel et terre (publié par FAH le 31 mars 2009). 

Après quinze ans à la barre de son célèbre quartette (avec Matthew Shipp, William Parker et différents batteurs au fil des ans), David S. Ware nous offre ici le premier enregistrement d'une nouvelle formation qui nous permet d'entendre le saxophoniste - au sommet de son art - dans un contexte différent. Les habitués seront peut-être déstabilisés par la présence de Joe Morris, guitariste foncièrement original, dont le style aérien apporte un contraste intéressant au jeu musclé du leader. Pour sa part, toujours fidèle au poste, William Parker est un accompagnateur attentif et dynamique, sachant varier les combinaisons rythmiques tout en maintenant un lien terrestre à cette musique souvent incantatoire. Le contrebassiste laisse ainsi tout l'espace au vétéran batteur Warren Smith (dont on ne croirait jamais qu'il a 74 ans!) pour développer un jeu très ouvert, tout en nuances. Ware lui-même est magistral, son saxophone volubile flottant avec autorité par-dessus la rythmique. Si on a souvent mentionné Sonny Rollins parmi ses influences, c'est plutôt à Charles Lloyd (!) qu'il fait penser ici par moments, les deux saxophonistes partageant ce goût des phrases flottantes, pour ne pas dire bourdonnantes. 

Les six compositions du saxophoniste sont souvent bâties sur des idées assez simples: phrases ou motifs rythmiques répétés, par exemple. Certaines sont plutôt mémorables et mériteraient de devenir des pièces du répertoire, comme l'ouverture, Crossing Samsara, ou Antidromic, notemment. Nataraj a droit à une interprétation-fleuve de plus de 18 minutes, une performance remarquable bâtie à partir d'un simple motif de contrebasse et d'une courte mélodie qui revient dans les solos comme un leitmotiv. Le ténor de Ware est presque déchirant dans Reflection, quasi-ballade qui permet aussi de constater la formidable capacité d'invention de Smith, aux balais. Voici donc un album qui est un plaisir d'un bout à l'autre, et qui est assuré, sinon de devenir un classique, du moins de figurer parmi les meilleurs disques de 2009. 

samedi 24 janvier 2009

La filière portugaise

Depuis près de huit ans, le label portugais Clean Feed a bâti un imposant catalogue de jazz moderne, faisant paraître a un rythme impressionnant des disques d'une qualité souvent exceptionnelle. Uniquement en 2008, on recense plus de 35 albums parus, incluant un coffret de quatre disques de duos entre Anthony Braxton et Joe Morris, marquant la centième parution de l'étiquette. D'autres musiciens à la réputation bien établie font partie du catalogue (notemment Gerry Hemingway, Mark Dresser, Roswell Rudd, Charles Gayle et Evan Parker) alors que le vétéran trompettiste Dennis Gonzalez y connaît un nouvel âge d'or discographique, à la hauteur de ses réalisations des années 1980 sur le label Silkheart. Mais l'objectif principal de Clean Feed semble bien de faire connaître des musiciens plus jeunes, et j'ai choisi de livrer ici des notes sur cinq disques parmi ceux parus ces dernières années, qui font déjà partie selon moi des essentiels de notre décennie. 

Adam Lane's Full Throttle Orchestra: New Magical Kingdom
Clean Feed CF052

Les habitués des étiquettes CIMP et CJR connaissent le nom d'Adam Lane: le contrebassiste apparaît en effet sur plus d'une quinzaine d'enregistrements sur les labels de Bob Rusch, dont sept sous son nom. Le Full Throttle Orchestra est un septette à l'instrumentation quasi mingusienne permettant à Lane de développer des idées à grande échelle. C'est le trompettiste Darren Johnston qui ouvre le bal sur In the Center of the Earth, Looking for Mike, avec un solo volubile. Seul cuivre du groupe, Johnston utilise sa sonorité large et généreuse tout au long du disque pour contrebalancer la présence de trois saxos, soit Aaron Bennett, Jeff Chan et Lynn Johnston. Le septette est complété par John Finkbeiner à la guitare et Vijay Anderson à la batterie. Lane a aussi collaboré avec Ken Vandermark au sein de l'explosif quartette 4 Corners (voir CF076 et le DVD CF134), et on retrouve la même énergie que chez le chicagoan dans ses compositions (et le baryton de Johnston n'est pas sans évoquer le jeu musclé de Vandermark). Le contrebassiste expose aussi son style solo efficace en détail dans In the Center of the Earth... et Without Being, fournissant par ailleurs un soutien sans faille aux improvisations souvent incendiaires (Lynn Johnston et Chan sur Nutria One, par exemple). La guitare de Finkbeiner est souvent utilisée pour colorer la palette sonore, comme dans Without Being, où un thème serein plane au-dessus d'un menaçant paysage guitaresque empli de distorsion. Ailleurs (sur Sienna, par exemple), le guitariste sait aussi se montrer un fin mélodiste. Anderson est un batteur solide, dont le jeu démontre (sur Avenue X, entre autres) une parenté avec celui de Tony Williams. Objects est une courte étude utilisant le contraste entre l'utilisation des silences et un thème furieux qui résonne comme la menace d'une détonation. Ne craignant pas les rythmes empruntés au rock, Lane construit sur The Genius of El Segundo un riff monstre qui découle sur une performance que ne désavouerait pas le tentette de Peter Brötzmann, performance qui n'est que surpassée en puissance par  Serenity, dont le furieux solo de soprano de Bennett dément vite le titre. Le final Schnube, sorte de calypso ironique, vient varier le ton et mettre un point final réjouissant à un album majeur. 

IMI Kollektief: Snug As A Gun
Clean Feed CF059

Malgré son nom, ce quintette semble avoir bien peu en commun avec la formation légendaire dirigée par Willem Breuker: on ne retrouve pas tellement ce côté ironique et quelque peu fanfaron (fanfaresque?) typiquement hollandais dans ce jazz moderne solide et dynamique. Un saxophoniste brésilien (Alipio C. Neto), un trompettiste français (Jean-Marc Charmier), une vibraphoniste belge (Els Vandeweyer), un tandem rythmique portugais (le contrebassiste Joao Hasselberg et le batteur Rui Gonçalves) et un titre emprunté à un poète irlandais: voici un groupe international que réunit un même amour de l'improvisation et d'une pulsation élémentaire, fondation rythmique de plus d'un solo débridé. Le quintette livre un post-bop énergique, un peu à la façon du nouveau jazz scandinave, illustré avec éclat dès l'ouverture, Proof Boum Boum, où se distingue Charmier. Avec une section rythmique très active, Vandeweyer trouve toutefois quelque espace pour ponctuer la performance de commentaires percussifs, et ses solos sont admirablement structurés. Sur Hitching, l'accordéon de Charmier apporte une touche rafraîchissante, tout comme lors de la huitième pièce, Thierry Na Caatinga, qui intègre intelligemment à une pièce particulièrement groovy le chanteur et percussioniste Paulo Matrico. Neto est un saxophoniste au jeu rude et coriace, parfait pour ce type de session, et il s'affirme comme le leader naturel du groupe (il a aussi un album intéressant sous son nom chez Clean Feed baptisé The Perfume Comes Before the Flower, CF093). 

Steve Lehman Quartet: Manifold
Clean Feed CF097

Le saxophoniste alto (et sopranino) Steve Lehman n'est plus tout à fait un jeunot inconnu, lui qui jouait déjà chez Anthony Braxton en 2000. C'est cependant au cours des deux ou trois dernières années qu'il a vraiment commencé à faire sa marque, autant au sein du trio Fieldwork qu'avec ses propres disques, dont Interface (CF022), remarquable trio avec Mark Dresser et Pheeroan AkLaff. Ancien élève de Braxton et de Jackie McLean (à qui il a peut-être emprunté sa sonorité très métallique), Lehman a trouvé chez ses ainés (et aussi chez les Steve Coleman, Tim Berne et compagnie) un goût des compositions aux combinaisons rythmiques complexes, et des solos d'une grande logique pour naviguer sur ces eaux houleuses. Enregistré à la même époque que On Meaning (Pi Recordings), album assez dense d'un quintette résolument moderne, ce disque live lui permet de développer parallèlement certaines idées similaires dans un contexte moins formel. Associé (comme pour l'album studio) au trompettiste Jonathan Finlayson (membre des Five Elements de Steve Coleman), le saxophoniste recrute ici le contrebassiste John Hebert et le batteur Nasheet Waits. Les thèmes de Lehman sont pleins de pièges mélodiques, de résolutions surprenantes et de variations rythmiques déroutantes et récurrentes. Enregistré au festival de Coimbra (au Portugal, bien entendu), Manifold dégage une énergie brute, dégagée du vernis des enregistrements studio de l'album Pi, tout en atteignant une certaine sérénité dans des pièces comme Berceuse et Dusk (de Andrew Hill). Le trompettiste est un partenaire idéal, répondant aux idées du saxophoniste sans coup férir. Lehman s'affirme comme un soliste redoutable et plein de surprises, un styliste qui ne cache pas ses influences tout en restant original (comme dans l'étonnant solo-hommage à Evan Parker qui ferme cet album). 

Stephen Gauci's Basso Continuo: Nididhyasana
Clean Feed CF101

À l'instar d'Adam Lane, le saxo ténor Stephen Gauci est un habitué des labels Cadence (CIMP et CJR), avec six albums sous son nom, en plus d'un excellent tryptique paru plus tôt cette année chez Ayler Records (Live at Glenn Miller Café). Basso Continuo, comme son nom l'indique, est un groupe mettant l'accent sur les basses fréquences, en l'occurence les deux contrebassistes Mike Bisio et Ingebrigt Håker Flaten. Le quartette sans batterie est complété par le trompettiste Nate Wooley. Nididhyasana (uninterrupted contemplation) débute par une conversation entre les deux contrebassistes, dont les phrases entremêlées fournissent au ténor doux-amer de Gauci un soutien exemplaire. À tour de rôle, Bisio et Flaten s'échangent passages pizzicato et à l'archet, alors que la performance évolue, passant par toutes les combinaisons possibles: quartette, trios, duos puis, dans la dernière partie de cette longue plage, solos, de Gauci d'abord, puis de chacun des contrebassistes. L'absence de batterie ne se fait pas tellement ressentir, l'espace percussif étant de toute façon occupé par le jeu occasionellement robuste des contrebassistes. Wooley est un styliste subtil qui n'a pas froid aux yeux, et un improvisateur qui s'accorde bien au jeu de Gauci. L'une des plus grandes qualités de ce dernier est d'éviter la plupart des clichés inhérents à ce type de musique improvisée, par une grande concentration et une grande écoute. Jamais excessif, le saxophoniste déploie un jeu à mi-chemin entre la tradition et les territoires plus abstraits. Dhriti (steadfastness) débute avec une solide walking bass, alors que saxophoniste et trompettiste entremêlent des phrases complémentaires. Même dans les moments les plus chaotiques, les quatre musiciens conservent un grand sens de la direction, de la pulsation fondamentale. Wooley, avec un grand contrôle de son instrument, fait appel aux effets les plus saisissants. L'ouverture de Chitta Vilasa (play of mind), un duo ténor-contrebasse, est un exemple parfait du jeu de Gauci, qui intègre allègrement des références au bop, à Coltrane, à Rollins et aux saxophonistes pré-bop dans un phrasé on ne peut plus libre et naturel. Le passage suivant, un duo trompette-contrebasse à l'archet, basé sur des sonorités altérées, amène un salutaire contraste. Les contrebasses se font de nouveau foisonnantes sur le court Turyaga (beyond words), alors que saxophoniste et trompettiste y sont des plus volubiles. Avec ce disque et son récent album sur Ayler Records, on peut dire que Stephen Gauci offre une rafraîchissante vision de la musique improvisée, fermement ancrée dans la tradition du jazz sans tomber dans des formules éculées. Un nom à surveiller. 

Empty Cage Quartet: Stratostrophic
Clean Feed CF103

Voici l'une des belles surprises de l'année 2008. J'avoue ne rien savoir de Jason Mears (saxo alto et clarinette), de Kris Tiner (trompette et bugle), de Paul Kikuchi (batterie, percussion et électroniques) et de Ivan Johnson (contrebasse), mais ce disque téléchargé un peu au hasard, puis acheté au gré d'une vente est une remarquable illustration de ce qu'est le jazz de notre époque. Sur onze compositions originales (sept par Mears et quatre par Tiner), le quartette passe d'un free-bop solide et (instrumentation oblige) colemanien (Again a Gun Again a Gun Again a Gun, Old Ladies) à une pièce répétitive (Feerdom is on the March); d'un abstrait à la Braxton (The Power of the Great) au déclamatoire We Are All Tomorrow's Food; de la fanfare de Steps of the Ordinarily Unordinary au méditatif Aurobindo; des quatorze minutes du multiforme Through the Doorways of Escape Come the Footsteps of Capture au fragmentaire Beedie and Bob (45 secondes); et finalement du duo dépouillé contrebasse-percussions sur The Illusion of Transparency à l'épique Don't Hesitate to Change Your Mind, qui demeure la pièce de résistance du disque à plus de 17 minutes. Voici donc un autre disque exemplaire, démontrant encore une fois que le jazz se porte bien au XXIe siècle. 

Ces cinq albums ne sont bien sûr qu'une infime partie du catalogue du label portugais, qui en est maintenant à sa 134e parution (en l'occurence son premier DVD, une performance du quartette 4 Corners). On pourra bien entendu consulter le catalogue complet sur leur site web, ou encore télécharger la majorité de ces albums (dont les cinq chroniqués ici) sur eMusic. 

Note: l'article sur l'album de Steve Lehman est une refonte d'un texte paru dans La Scena Musicale de mars 2008. 

dimanche 7 décembre 2008

Au pays du vinyle (II)

Gato Barbieri: Obsession
Affinity FA 5

Il y a deux Gato Barbieri. Le premier, disciple de Coltrane et Coleman, compagnon de route de Don Cherry, saxo ténor révolutionnaire du premier Liberation Music Orchestra, free-jazzman soucieux de ses racines tiers-mondistes (on se souvient de l'excellent "The Third World" (1969), entre autres), a disparu quelque part au milieu des années 1970. Le second, musicien populaire rendu célèbre par la bande sonore du "Dernier Tango à Paris" (1972), interprète vedette d'airs sud-américains folklorisants, se perdra assez vite dans des productions indignes de son talent. C'est au premier Gato, vous l'aurez deviné, qu'il faut attribuer ce disque méconnu et excellent. 

Après une association remarquable avec Don Cherry (son jeu est pour beaucoup dans le succès de deux de ses chefs-d'oeuvre, "Complete Communion" et "Symphony for Improvisers"), Barbieri devait réaliser en 1967 les deux premiers disques à paraître sous son nom, "In Search of the Mystery" pour ESP-Disk' (label emblématique des avant-gardistes de l'époque), et celui-ci, enregistré à Milan. À ses côtés, deux jeunes musiciens que Cherry avait déjà fait connaître: le français Jean-François Jenny-Clark à la contrebasse et l'italien Aldo Romano à la batterie. Dans ce format dépouillé, idéal pour le free jazz - le trio sans piano - Barbieri y va de deux longues improvisations passionnées, chacune couvrant toute une face de ce 33-tours. "Obsession", construit (en deux parties) sur un thème d'une grande simplicité (une variation rythmique de deux notes, qui revient tout au long de la performance), porte bien son titre. Ce pourrait être l'un des thèmes spontanés du dernier Coltrane, celui de "One Down, One Up", bâtissant des improvisations épiques sur un matériau thématique simplifié au maximum. C'est visiblement le modèle de Barbieri ici, tandis que Romano affiche volontiers, par moments, l'influence d'Elvin Jones. Occupant la deuxième face, "Michelle" débute comme une invocation torturée dans la lignée d'Albert Ayler (celui de "Spiritual Unity"), pour se poursuivre en une discussion élastique en trio, où le tempo peut disparaître au tournant d'une phrase pour réapparaître tout aussi soudainement quelques minutes plus tard. La contrebasse de Jenny-Clark, sonore à souhait, est particulièrement efficace dans les ensembles, alors que son jeu à l'archet, vers la fin de la pièce, donne une fondation solide au jeu excessif de Barbieri. Ce dernier, tout en phrases hachées et tonitruantes, en notes répétéees et en excursions exacerbées dans le registre suraigu, savait annoncer avec panache les boulversements à venir. C'est en tout cas l'un de ses plus beaux moments sur disque. 

Quoi de neuf?

Pour terminer, quelques nouvelles du monde du disque. 

-Les fans de William Parker peuvent se réjouir, AUM Fidelity vient de faire paraître un nouveau disque du quartette de l'infatigable contrebassiste baptisé "Petit Oiseau". L'album est aussi disponible en vinyle, pour ceux que ça intéresse. 

-Chez Ayler Records, en téléchargement seulement, un enregistrement du légendaire saxophoniste, pianiste et guitariste Arthur Rhames (1957-1989), en duo avec le batteur Charles Telerant, "Two in NYC". 

-Grande nouvelle pour les jazzophiles internautes: le catalogue des labels Black Saint et Soul Note, désormais détenu par Cam Jazz, est également disponible en téléchargement chez emusic! Une façon abordable d'entendre de nombreux titres des années 1970 et 1980, avec des classiques de Jimmy Lyons, David Murray, Frank Lowe, Bill Dixon, Roscoe Mitchell, Air, Steve Lacy, etc. 

-Encore une pelletée de nouveautés chez Clean Feed, notemment un alléchant DVD du quartette 4 Corners (Magnus Broo, Ken Vandermark, Adam Lane, Paal Nilssen-Love), dont l'explosif disque éponyme figurait sur ma liste des meilleurs disques de 2007. 

-Réédition, chez ECM, des trois disques du légendaire trio Codona (Colin Walcott, Don Cherry et Nana Vasconcelos), dans un joli coffret, semblable à celui dédié au trio de Keith Jarrett plus tôt cette année. 

-Remarquée dans les groupes d'Anthony Braxton et de Taylor Ho Bynum (voir plus bas), Mary Halvorson a un nouveau disque en trio chez Firehouse 12, "Dragon's Head". 

-Chez hatOLOGY, deux enregistrements récents qui mettent en vedette le cornettiste Taylor Ho Bynum, d'abord un disque de son sextette, "Asphalt Flowers Forking Paths", ensuite un disque du Joe Morris Bass Quartet, "High Definition". Un musicien à suivre. 

-Rencontre entre un groupe établi de vétérans improvisateurs (le Trio 3: Oliver Lake, Reggie Workman et Andrew Cyrille) et une grande dame de la musique improvisée européenne, Irène Schweizer, "Berne Concert" promet de la haute voltige. C'est publié chez Intakt, évidemment. 

-On retrouve Ken Vandermark chez OkkaDisk, avec un nouveau projet, une série de duos avec quatre contrebassistes, Kent Kessler, Nate McBride, Ingebrigt Håker Flaten et Wilbert De Joode. Le titre: "Collected Fiction". 

-Quelques nouveaux titres chez Reel Recordings (label dont je vous ai déjà parlé cet été à propos de Mike Osborne), notemment "Full Steam Ahead", une collection d'enregistrements de 1975 à 1977 par le sextette Isipingo, dirigé par Harry Miller. 

samedi 29 novembre 2008

Hors des limbes (II): Albert Mangelsdorff sur MPS

Le titre de cette chronique pourrait aussi bien s'appliquer à son chroniqueur: disons que je n'ai pas tellement vécu de musique ces derniers temps, et je ne sentais pas avoir quelque chose de vital à partager. Après m'être confondu en excuses pour cette longue interruption auprès de mon lecteur assidu (j'espère en avoir au moins un), revenons à nos moutons: 

2008 aurait dû marquer le quatre-vingtième anniversaire de l'un des jazzmen européens les plus célèbres: le tromboniste Albert Mangelsdorff, décédé en 2005. Pour l'occasion, le légendaire label allemand MPS a réédité, en deux coffrets et deux albums doubles, une bonne partie de l'oeuvre de ce grand virtuose, qui a enregistré pour cette étiquette de 1968 à 1982. Outre "Albert Mangelsdorff And His Friends", déjà réédité en 2003, c'est donc tout le catalogue MPS de Mangelsdorff qui est rendu disponible d'un coup: c'est, on l'aura deviné, une somme considérable, qui brosse un portrait assez complet d'un musicien dont l'oeuvre est, encore de nos jours, peu distribuée de ce côté-ci de l'Atlantique. Allons-y album par album, histoire de s'y retrouver un peu. 

Albert Mangelsdorff: Originals Vol. 1 (ZoKoMa; Wild Goose; Never Let It End; Trombone Workshop; Birds of Underground)
MPS 06025 17747

1. Album coopératif dans le meilleur sens du terme, "ZoKoMa" (1968) est une rencontre entre Mangelsdorff, le guitariste hongrois Attila Zoller et le saxophoniste américain Lee Konitz, grande influence sur le jazz européen des années 1950 et 1960. Sur quatre pièces, les trois musiciens sont rejoints par une rythmique solide (Barre Phillips à la contrebasse et Stu Martin à la batterie). Mais, fait plutôt rare à l'époque, le reste du disque fait place à des solos, des duos et des trios, permettant différentes configurations d'instruments. Mangelsdorff, encore sous l'influence du bop et du jazz cool, livre des improvisations distinguées et fréquemment excitantes. En solo, il n'avait pas encore développé les techniques qui devaient le rendre célèbre quelques années plus tard (multiphoniques, vocalises, etc.), mais son contrôle de l'instrument est déjà impressionant. Konitz, fasciné par le saxophone électrique Varitone, s'en servait souvent à l'époque; mais qu'il utilise cet outil technologique ou son bon vieil alto seul, on reconnaîtrait entre mille cette sonorité légèrement feutrée, ce phrasé décalé et ces phrases aux résolutions inhabituelles, qu'on ne saurait qualifier autrement que de "konitziennes". Dans les improvisations collectives, on se sent à mille lieues du free jazz énergique de l'époque. C'est plutôt du côté des improvisations libres de l'école Tristano ou du free jazz de chambre à la Jimmy Giuffre qu'il faut chercher une quelconque parenté: tout en puisant aux sources américaines, le jazz européen marquait déjà son originalité en démontrant ses affinités avec des courants marginaux. Les compositions de Zoller pour le quintette sont plus conventionnelles, plus près du bop, bien que "Rumpelstilzchen", qui ferme le disque, bénéficie d'une interprétation éclatée et vigoureuse. 

2. Projet étrange et quelque peu farfelu, "Wild Goose" (1969) met le quintette habituel de Mangelsdorff (Heinz Sauer (ténor, alto), Günter Kronberg (ici au baryton), Günter Lenz (contrebasse) et Ralf Hübner (batterie)), plus les souffleurs Joki Freund et Emil Mangelsdorff (frère d'Albert) aux prises avec le duo Colin Wilkie-Shirley Hart, deux chanteurs folk. Fusion bizarre et incongrue, cette rencontre est bien un produit de son époque, comme une mauvaise idée d'un producteur en mal de concept. Les chansons de Wilkie, arrangées par Freund, ne sont pas désagréables en elles-mêmes, et les musiciens s'en tirent comme ils peuvent, mais la juxtaposition de ces éléments irréconciliables donne un effet involontairement surréaliste. Pour inconditionnels seulement. 

3. "Never Let It End" (1970) marque un salutaire retour à l'essentiel. Le groupe est réduit à sa plus simple expression, un quartette avec Sauer, Lenz et Hübner. Le saxophoniste donne volontiers dans un expressionisme coltranien (spécialement dans l'apocalyptique "The 13th Color"), et Mangelsdorff commence à utiliser prudemment quelques effets multiphoniques. La pièce-titre, décrite comme une "valse espagnole" donne lieu à une inévitable introduction "à la Jimmy Garrison" de la part du contrebassiste, mais Lenz se montre aussi un soutien indéfectible pour la formation, ses ostinatos se révélant l'ingrédient essentiel pour faire lever la pâte. Le blues n'est jamais bien loin, comme le démontre de belle façon "Roitz And Spring" (composition de Sauer, comme le court "Nachwort" qui ferme le disque). Il y a peut-être un sentiment de transition dans ce disque, vers l'oeuvre plus achevée que sera "Birds of Underground" deux ans plus tard. Mais c'est aussi un album stimulant et dynamique, par l'un des groupes essentiels de cette époque, qui devait bientôt disparaître après presque une décennie d'activité. (Le même quartette est aussi responsable pour l'excellent "Live In Tokyo" de 1971 paru chez Enja). 

4. Mangelsdorff croise le fer avec Slide Hampton, Åke Persson et Jiggs Whigham dans ce "Trombone Summit" (1971) réjouissant mais quelque peu prévisible. Les cinq compositions (une de Hampton, deux de Mangelsdorff, deux de Whigham) sont surtout des véhicules pour une suite de solos, la plus élaborée étant peut-être "Trombone Suit" de Hampton. Les rythmes binaires funky ne sont jamais bien loin ("Uli's Dance" et "Ice-Nine", pour lesquels le pianiste George Gruntz passe évidemment au Fender Rhodes), mais l'introduction très libre de "Ice-Nine" offre un intéressant contraste dans cette session qui demeure avant tout une sympathique rencontre de collègues. 

5. Seul album studio de cette version du quintette, "Birds of Underground" (1972) est un chef-d'oeuvre. Seul Heinz Sauer (ici à l'alto) demeure de la formation initiale. À ses côtés, Gerd Dudek est au ténor, Buschi Niebergall à la contrebasse et Peter Giger à la batterie. Souvent collaborateur d'improvisateurs européens radicaux (il apparut souvent à l'époque avec le trio de Peter Brötzmann), Mangelsdorff sut intégrer ces expériences dans sa propre musique. L'ouverture de "Wobbling Notes and Fluted Crackle", la pièce de résistance placée en tête du disque, est saisissante: la contrebasse de Niebergall (à l'archet) et la batterie foisonnante de Giger poursuivent un dialogue féroce sous l'exposition d'un thème d'une grande simplicité. Dudek livre un solo puissant, alors que Sauer et Mangelsdorff bâtissent les leurs à partir de rien, d'abord en solo absolu, puis graduellement soutenus par la rythmique. "Grive Musicienne" est une courte improvisation collective, et il est aisé de constater le chemin parcouru par Mangelsdorff depuis "ZoKoMa": c'est désormais un idiome typiquement européen qui tient lieu de référence dans l'improvisation, et les recherches texturales ont désormais supplanté toute référence au bop. C'est aussi évident dans l'introduction de la pièce-titre, dont le thème semble bâti autour d'une pulsation rock désarticulée, procédé que Mangelsdorff reprendra souvent au cours de la décennie (voir plus bas). "Xenobiosis" est une nouvelle pièce collective, s'ouvrant sur une utilisation (roland)kirkienne de deux saxophones par Sauer, Dudek y allant de quelques commentaires au soprano, puis d'un beau solo alliant lyrisme et abstraction, le tout soutenu par des échanges complexes entre Niebergall et Giger. Véloce et sautillant, Mangelsdorff préfigure les prouesses d'un George Lewis, se perdant dans la stratosphère. Le ténor rugueux de Sauer fait monter, puis redescendre, la température, avant de revenir aux doubles saxophones pour la finale. "Birds of Underground" est un disque de son époque, certes, mais dans son alliage entre forme et improvisation, entre structures jazz et improvisation libre, il demeure un exemple à suivre. Il allait ouvrir une période particulièrement faste pour Mangelsdorff, documentée sur les autres volumes de cette série. 

Albert Mangelsdorff: Solo (Trombirds; Tromboneliness; Solo)
MPS 06025 1779743

L'exemple d'Anthony Braxton, puis de Steve Lacy, devait pousser dans les années 1970 beaucoup de musiciens à se lancer dans les performances en solo. Avec sa technique remarquable et son contrôle stupéfiant des multiphoniques, Mangelsdorff devint rapidement l'un des plus impressionants adeptes de cette discipline. Le premier des compacts doubles de cette série réunit les trois albums du tromboniste en solo. 

6. Moins radical que le "For Alto" de Braxton, "Trombirds" (1972) n'en demeure pas moins un disque important et essentiel, posant les bases des projets subséquents du tromboniste en solo. Exactement contemporain de "Birds of Underground", il marque aussi un sommet créatif pour Mangelsdorff. Tout comme Braxton, mais plus évidemment ancré dans le langage conventionnel du jazz, le tromboniste allait explorer avec chacune des six pièces un concept différent, une facette de l'instrument: blues et registre grave sur "Blues of a Cellar Lark", passages rapides et notes doubles sur "Trombirds", répétition rythmique et multiphoniques employés pour créer une mélodie sur "Yellow Hammer", réenregistrement et manipulation sur "Introducing Marc Suetterlyn", opposition aigu/grave et phrasé plus conventionnel sur "Espontaneo" (à plus de 12 minutes, un véritable tour de force), lignes brisées et longs multiphoniques sur "Sing A Simple Song For Change". Ce sont ces variations qui permettent de maintenir l'attention de l'auditeur et qui seront la recette du succès des projets solo du tromboniste. 

7. Suivant le modèle de "Trombirds", "Tromboneliness" (1976) est une suite plus qu'honorable. "Do Your Own Thing" est une remarquable introduction, bluesy à souhait. "Tromboneliness" (un très beau titre) est une étude pointilliste. Mangelsdorff se transforme en véritable section de cuivres pour une reprise mémorable du "Creole Love Call" de Duke Ellington, une pièce qu'affectionait aussi un autre virtuose des sons multiples, Roland Kirk (elle se trouve sur son album "The Inflated Tear", Atlantic, 1967). "Bonn" est un thème classique de Mangelsdorff, que l'on attend à chaque tournant de phrase, et le tromboniste joue à cache-cache avec l'auditeur, intégrant des motifs du thème un peu partout dans ce solo magistral. "Marc Suetterlyn's Boogie" est la suite de "Introducing Marc Suetterlyn" de l'album précédent. Ces deux pièces étranges, où la vitesse de l'enregistrement a été augmentée jusqu'à ce que le trombone de Mangelsdorff sonne comme une trompette, nous rappellent l'affection qu'avaient les musiciens européens pour l'oeuvre de Lennie Tristano, qui n'avait pas hésité, au grand dam des puristes, à utiliser le réenregistrement et l'accélération de la vitesse des bandes pour son album "Lennie Tristano" (Atlantic, 1955, écouter particulièrement "Line-Up" et "Turkish Mambo"). "Für Peter" est un autre classique de Mangelsdorff, que l'on retrouvera plus loin. 

8. Contrairement aux deux albums précédents, le laconiquement titré "Solo" (1982) est surtout une suite de vignettes, douze pièces allant d'une cinquantaine de secondes à plus de sept minutes, d'où un besoin de contraste: au nerveux "Responsory", par exemple, succède le curieusement statique "Für G.K.". Encore une fois, on peut se rendre compte de l'importance du blues chez Mangelsdorff, implicitement dans "Nexus" ou dans "Der alte Dreiviertel" (qui sonne comme une variation de "Für Peter"), explicitement dans "Bone Blues". La pièce la plus longue, "Rooty Toot" découle du "Creole Love Call" de l'album précédent, avec encore cette (omni)présence du blues, et ce dédoublement de l'improvisateur, qui joue à la fois une mélodie (quelquefois deux) et son accompagnement. Il y a toujours une grande logique dans les solos de Mangelsdorff, même les plus abstraits, qui aurait dû le classer parmi les grands improvisateurs du jazz, de Coleman Hawkins à Ornette Coleman, ceux qui ont toujours en tête un fil directeur, un thème, un motif qui mène leurs improvisations. 

Albert Mangelsdorff: Originals Vol. 2 (The Wide Point; Solo Now; MUMPS: A Matter of Taste; A Jazz Tune I Hope; Triple Entente)
MPS 06025 1779753

9. Le trio devait désormais convenir à merveille à Mangelsdorff, ce format dépouillé lui permettant d'intégrer sans contraintes à un groupe les innovations développées dans ses albums en solo. Premier de ses albums en trio, "The Wide Point" (1975) est aussi l'un de ses meilleurs disques. La présence d'Elvin Jones y est pour beaucoup: comme dans la majorité des sessions auxquelles il a participé, son jeu incendiaire donne dès l'ouverture "The Up and Down Man" une dynamique exceptionnelle au groupe. Le grand batteur ne tire pourtant pas toute la couverture à lui, et le contrebassiste Palle Danielsson, l'un des piliers du jazz nordique, sait prendre la place qui lui revient. Mangelsdorff est au meilleur de sa forme, passant des multiphoniques graves au registre aigu avec aisance, exposant "Mayday Hymn" avec grâce et simplicité. "Oh Horn!" est un autre de ces thèmes au rythme insistant, dans la lignée de "Birds of Underground", qui permet encore une fois au tromboniste d'opérer des dédoublements entre les registres, passant de ces notes répétées dans le grave qui sont la fondation de la pièce, à ces phrases hachées dans l'aigu qui éclatent comme des feux d'artifice. "I Mo' Take You To My Hospital And Cut Your Liver Out" n'est pas le titre d'un obscur film d'horreur de série Z, mais un blues dans lequel Mangelsdorff donne de nouveau le meilleur de lui-même. Mais c'est l'extraordinaire version du "Mood Indigo" d'Ellington, dans lequel le tromboniste sonne comme un trio à lui tout seul alors que Danielsson improvise de subtils contrepoints, qui demeure le tour de force du disque. "The Wide Point" est une improvisation collective qui, inévitablement après une évocation du grand Duke, prend quelques couleurs jungle. L'album s'achève avec une nouvelle (et brève) interprétation solo de "For Peter" (le dédicataire étant nommé ici, il s'agit du contrebassiste Peter Trunk). Malgré la grande réussite de "Birds of Underground" et des albums solos, malgré le dynamisme de "Trilogue" et des albums ultérieurs en trio, si vous n'aviez à posséder qu'un album d'Albert Mangelsdorff, je vous recommanderais "The Wide Point" sans hésitation. 

10. Mangelsdorff partage la vedette de "Solo Now" (1976) avec Günter Hampel (vibraphone, flûte et clarinette basse), Joachim Kühn (piano) et Pierre Favre (batterie et percussions). Comme son titre l'indique, c'est un projet collectif dans lequel chaque musicien prend un (ou plusieurs) solo(s), ceux-ci entrecoupés de duos et d'un quartette final. C'est Kühn, l'autre grand virtuose du jazz germanique, qui ouvre le bal avec une jolie mélodie, "Rainbow Road". Mangelsdorff prend le second solo, "Ant Steps On An Elephant's Toe", un riff efficace que l'on retrouve aussi sur "Trilogue" (voir plus bas). Pianiste et tromboniste se rejoignent pour "Take Your Hit Kit", qui trouve une belle balance entre la sonorité rugueuse de Mangelsdorff et le lyrisme échevelé de Kühn. Hampel y va d'une démonstration de ses multiples talents sur "Schwwweeet", collage de quatre de ses compositions où il passe sans effort de la flûte au vibraphone, puis de nouveau à la flûte, et enfin à la clarinette basse, avec un égal bonheur. Les deux solos de Favre sont loin d'être des exercices de virtuosité, mais plutôt des suites de gestes, des études de timbre où les composantes métalliques sont à l'honneur. Seul standard du disque, "In a Sentimental Mood" est un autre solo lyrico-virtuose de Kühn. La pièce en quartette, "Ringelvier", vient à la toute fin de l'album. C'est une improvisation collective qui fonctionne comme par fragments, débutant avec une succession de courts passages solo, qui finissent par se chevaucher, s'entremêler. C'est une finale adéquate à cet étrange album-concept. 

11. Le quartette MUMPS marque en fait la réunion du célèbre groupe The Trio (John Surman, anches, Barre Phillips, contrebasse, et Stu Martin, batterie), dont l'album éponyme avait fait des vagues au début de la décennie 1970. "A Matter of Taste" (1977) est un titre plutôt espiègle, la pochette originale étant l'une des plus laides de l'histoire du jazz! Ayant déjà collaboré avec Michel Portal, le trio trouve en Mangelsdorff un interlocuteur stimulant. Cependant, depuis 1970, la dynamique du groupe a quelque peu changé, et l'intérêt grandissant de Surman et Martin dans l'outillage électronique et le multi-instrumentisme grandissant des participants viennent quelque peu émousser le potentiel explosif de la collaboration. La pièce-titre ouvre le disque: c'est, après un long thème contemplatif, un riff insistant sur lequel le reste de la pièce est bâti: on y entend Phillips (à l'archet), et Surman, dédoublant son soprano à l'aide de synthétiseurs. "Old Love Never Rusts" débute avec un solo à toute vapeur de Surman, à la clarinette basse, cette fois. La vapeur tombe pour un dialogue contrebasse-guitare entre Phillips et... Mangelsdorff (!). Surman se met au piano pour l'introduction de "Amber/Electric Waltz", un thème un peu insignifiant. La deuxième partie de la pièce est plus substantielle, avec un autre riff répétitif qui sert d'accompagnement au solo de Mangelsdorff et, de nouveau, à un Surman dédoublé. "Sparrow Knows" sonne comme un thème médiéval détourné, et c'est l'une des pièces les plus réussies de l'album, un morceau de free jazz sans compromis, tout comme "The Strange Tale of Mr. Misster". Martin introduit seul la pièce finale, "But the Accordion Stays", dans laquelle explose enfin un solo dynamique de Surman au baryton. Comme de nombreux projets de cette époque, "A Matter of Taste" a plutôt mal vieilli, et malgré quelques bons moments (surtout dans la deuxième partie), c'est un projet qui ne semble pas avoir su réaliser pleinement son potentiel, et qui pâlit quelque peu en comparaison de l'autre réunion du Trio, "Mountainscapes", paru chez ECM sous le nom de Barre Phillips. 

12. "A Jazz Tune I Hope" (1978) est aussi une réunion, avec Elvin Jones cette fois, et de nouveau la rencontre entre tromboniste et batteur donne le jour à l'un des meilleurs albums de cette série. Comme sur "The Wide Point", Jones fournit au groupe (complété par le grand contrebassiste Eddie Gomez et le pianiste Wolfgang Dauner) une énergie particulière. Le format appelle inévitablement la comparaison avec le quartette de John Coltrane, et l'ouverture "Wart G'schwind", avec sa structure modale et un solo tynérien de Dauner, semblerait renforcer ce rapprochement, mais la présence de courts duos entre Mangelsdorff et chacun de ses partenaires donne une dynamique variée au disque. Gomez, qui venait de quitter le trio de Bill Evans après une longue association, n'est pas le contrebassiste que l'on associe le plus volontiers à Jones, mais son accompagnement est excellent, et ses solos agiles dans le registre aigu de l'instrument sont inimitables. Le blues est de nouveau à l'honneur dans la pièce-titre, un autre classique de Mangelsdorff, alors que l'esprit de Thelonious Monk est invoqué dans le thème de "Lapwing". "Street of Loneliness" est une rare ballade aux accents vaguement jungle. Le disque se ferme avec le nerveux "Three Card Molly", une composition de Jones. Un autre incontournable, avec un solo magistral de Mangelsdorff dans chaque pièce. 

13. Chronologiquement, "Triple Entente" (1982) ferme le cycle des enregistrements MPS de Mangelsdorff. C'est un autre trio de haute volée, cette fois avec les suisses Léon Francioli (contrebasse) et Pierre Favre (batterie), deux anciens compagnons de route de Michel Portal, dans les belles années de son Unit. Si "Hüpf Thema" est une idée rythmique d'une grande simplicité (comme de nombreuses compositions du tromboniste), contrebassiste et batteur adoptent une approche beaucoup plus dépouillée que leurs prédécesseurs dans un contexte similaire (voir "Oh Horn!" sur "The Wide Point", par exemple): ici le contrebassiste laisse Mangelsdorff et Favre dialoguer en duo pendant quelques minutes avant d'attaquer son propre solo. À l'instar de Gomez et de Jenny-Clark, Francioli est un virtuose de premier plan, dont le phrasé inhabituel se distingue par une fréquente utilisation des silences. Favre est plus brouillon ici que sur "Solo Now", moins "percussionniste", mais le dynamisme de son jeu rachète amplement quelques excès. À près de 15 minutes, "Loose, Moose, Blues" est un tour de force, une improvisation épique patiemment développée, sans matériau thématique, à partir de quelques éléments simples, et qui finit par déboucher sur un blues abstrait. Le disque se termine sur une reprise de "Give Me Some Skin", qui fermait aussi l'album "Solo", mais qui devient ici, comme son titre l'indique, un véhicule pour le batteur. Il est évident qu'après les super-trios triomphants de "The Wide Point", "Trilogue" et "Live In Montreux", on pourrait être tenté de laisser "Triple Entente" de côté. Ce serait une erreur. 

Albert Mangelsdorff: Live (Trilogue-Live!; Live In Montreux)
MPS 06025 1779742

C'est avec ses apparitions dans les festivals européens que Mangelsdorff devait consolider sa réputation. Les deux albums apparaissant sur "Live", enregistrés respectivement au festival de Berlin et à celui de Montreux, sont à nouveau en trio, format que le tromboniste semblait privilégier à cette époque, et qui lui allait comme un gant. 

14. "Trilogue-Live!" (1976) est probablement l'album le plus célèbre de Mangelsdorff, sa réputation tenant sans doute à la présence des vedettes du jazz-fusion Jaco Pastorius (basse électrique) et Alphonse Mouzon (batterie), deux membres du groupe Weather Report. C'est aussi une performance de haut calibre de cinq compositions du tromboniste. "Trilogue" est un nouveau thème basé sur les multiphoniques, exposé par Mangelsdorff seul avant l'entrée des deux autres musiciens. Pastorius se montre relativement sobre et Mouzon, malgré quelques solos un peu trop exhibitionnistes, sait démontrer son sens de l'écoute dans les ensembles. "Zores Mores", un thème boppisant qui ouvrait "ZoKoMa", a droit ici à une interprétation musclée et swinguante. Dans "Foreign Fun", une introduction menaçante est suivie d'un solo typique de Mangelsdorff, alors que Mouzon intensifie la rythmique. Les échanges échevelés entre Pastorius et Mouzon dans "Accidental Meeting" donnent un côté décousu à la performance, qui est cependant marquée par un excellent solo du bassiste. Reprise d'un thème que Mangelsdorff avait joué sur "Solo Now", "Ant Steps On An Elephant's Toe" est une pièce funky joyeusement portée par les trois musiciens, qui vient placer un élément festif à la fin de cet album, dont la notoriété est plus que justifiée. 

15. "Live In Montreux" (1980) est une autre rencontre au sommet, cette fois avec le virtuose français Jean-François Jenny-Clark (contrebasse) et le batteur Ronald Shannon Jackson. On sent tout de suite que contrebassiste et batteur ont une conception de la pulsation moins figée que Pastorius et Mouzon, ce qui donne à une pièce comme "Dear Mr. Palmer" une dimension très ouverte, même dans les moments les plus exacerbés de cette performance de 16 minutes. Peut-on voir une référence à "Mood Indigo" dans "Mood Azur"? Ou un autre avatar du blues, élément essentiel de la musique de Mangelsdorff? C'est en tout cas une belle partie de contrebasse qui répond au trombone du leader tout au long de cette ballade désincarnée, Jackson maniant ici les balais. Négation de la marche militaire, boléro improvisé, "Stay On The Carpet" est la pièce la plus enlevante du disque, avec un thème qui ne fait surface qu'au milieu de la performance. Ici comme dans l'épique et remarquable "Rip Off", un solide thème de Mangelsdorff qui conclut la performance, le son plein et le phrasé zigzaguant de Jenny-Clark font merveille. Si les musiciens semblent se chercher quelque peu dans la première moitié du disque, la seconde partie compte sans aucun doute parmi les grandes performances de Mangelsdorff. 

Parmi la discographie de Mangelsdorff, on pourra aussi chercher: 

-European Tour '57 (LoneHill, 1957). 
-Die Opa Hirchleitner Story (Bear Family, 1958). 
-John Lewis: A Milanese Story/Animal Dance (Collectables, 1962). 
-Tension (L+R, disponible sur iTunes Store, 1963). 
-Now Jazz Ramwong (L+R, disponible sur emusic et iTunes Store, 1964). 
-Folk Mond & Flower Dream (Tropical Music, 1967). 
-Room 1220 (avec John Surman) (Konnex, 1970). 
-Live In Tokyo (Enja, 1971). 
-Art of the Duo (avec Lee Konitz) (Enja, 1983). 
-Purity (solo) (Mood, 1989). 

Figure incontournable du trombone contemporain, Albert Mangelsdorff a certainement ouvert la voie pour les George Lewis, Ray Anderson, Jeb Bishop et Joe Fielder, lequel a consacré un disque aux compositions du maître allemand, "Plays the Music of Albert Mangelsdorff" (Clean Feed, 2004). 

Une note pour finir: 

Je doute fort que ces albums, aussi remarquables soient-ils, puissent être facilement disponibles en magasin. À moins de commander directement de amazon en Allemagne, on devrait pouvoir les trouver encore chez Dusty Groove, un détaillant de Chicago qui stocke régulièrement des importations intéressantes. 

samedi 20 septembre 2008

Rencontre au sommet

Anthony Braxton, Milford Graves, William Parker: Beyond Quantum
Tzadik TZ 7626

Milford Graves, né en 1941, participa à la "révolution d'octobre" du free jazz dans les années 60, auprès des Roswell Rudd, John Tchicai, Paul Bley, Albert Ayler et Don Pullen. Anthony Braxton, né en 1945, fut à la fin des années 60 l'un des membres de l'AACM à Chicago, et avec les Muhal Richard Abrams, Wadada Leo Smith et Leroy Jenkins, l'un des architectes de la nouvelle musique post-free jazz. William Parker, né en 1952, se fit d'abord connaître sur la loft scene new-yorkaise des années 70, avec les tenants de l'energy music comme Cecil Taylor et David S. Ware. Trois approches du jazz contemporain, donc, on pourrait presque dire trois générations d'improvisateurs, chacun avec un bagage considérable, dont les chemins devaient se croiser dans le studio de Bill Laswell, plus tôt cette année. Résultat: ce disque exceptionnel. 

Si Braxton travaille habituellement à l'intérieur de structures définies, ou du moins au sein du système qu'il a élaboré au fil des ans, il est rafraîchissant de l'entendre jouer sans filet, dans un contexte d'improvisation totale. Ce que Parker et Graves savent lui apporter ici, c'est un certain côté rituel, plus terrestre qui, sans être totalement absent dans la musique récente de Braxton (la Ghost Trance Music est au contraire basée sur cet aspect), aurait tendance à être plus intellectualisé chez lui. En d'autres termes, le saxophoniste a laissé de côté pour le temps d'une session ses ambitions de conceptualiste, faisant transparaître par la même occasion son ardent plaisir à jouer: dès l'ouverture du disque, il se lance dans une improvisation qui évoque ses grands moments des années 70 et 80. Passant tout au long de l'album de l'alto au soprano, du saxo basse au sopranino, il démontre avec sa verve habituelle sa grande maîtrise de la famille des anches. 

Graves est un percussioniste au jeu remarquablement ouvert, mais qui puise indéniablement aux sources de la musique afro-américaine. Contrairement à plusieurs de ses collègues, il porte une attention particulière à son jeu de cymbales, exceptionellement varié. Accompagnant occasionnellement son jeu de chants incantatoires, il fournit sans cesse un foisonnement percussif qui saisit l'auditeur à chaque instant.

Fidèle à lui-même, Parker fournit la fondation rythmique, le groove fondamental. Ce n'est pas un hasard si le contrebassiste joue occasionnellement (mais pas sur ce disque) du donso n'goni, cet instrument à cordes africain aux fonctions rythmiques et cérémoniales; sa contrebasse tient souvent un rôle similaire, avec ces phrases percussives et répétitives qui propulsent l'ensemble. Tout aussi dynamique à l'archet, il livre sur la quatrième plage un dialogue où ses harmoniques se mêlent au jeu disjoint du sopranino de Braxton. Délaissant la contrebasse sur la dernière plage, il utilise un instrument à anche double (qui semble faire de plus en plus partie de ses conceptions musicales, voir le récent "Double Sunrise Over Neptune" sur AUM Fidelity) pour défier férocement le sopranino de Braxton dans un duel énergique qui met un point final au disque. Après plusieurs écoutes, je peux maintenant garantir que cet album figurera sans aucun doute au sommet de mon palmarès des meilleurs disques de 2008. 

Le camarade Jason Guthartz tient à jour une (imposante) discographie d'Anthony Braxton en ligne sur Restructures. Un site à visiter souvent pour rester au courant des nombreux projets du grand musicien. On y trouve aussi des discographies de Hamid Drake, Mats Gustafsson et Clifford Thornton. 

Le site web de William Parker, au graphisme remarquable, mais un peu lourd, vaut aussi le détour. On parlera bientôt, j'espère, de son "Double Sunrise Over Neptune", paru récemment chez AUM Fidelity. 

Brèves (quelques nouvelles du disque): 

-Atavistic vient de faire paraître "Peace Concert" de Joe Maneri, un duo avec le batteur Peter Dolger. Cette publication d'une bande enregistrée vers 1963-64 nous permet d'entendre la performance de 24 minutes, plus une entrevue avec Maneri réalisée en 2006 par le critique Stu Vandermark, père d'un certain Ken Vandermark (!). Également, à paraître bientôt, une réédition de "Secrets of the Sun" de Sun Ra (1962), l'un des rares albums de cette période n'ayant pas été inclus dans le programme de rééditions chez Evidence dans les années 90. 

-Chuck Nessa, qui produisit certains des classiques du jazz chicagoan des années 70, vient de rééditer "Nonaah" de Roscoe Mitchell. On peut le trouver chez la plupart des distributeurs sérieux, ou en contactant M. Nessa lui-même, à info@nessarecords.com. 

-Même dans les mois les plus tranquilles côté nouvelles parutions, il y a toujours quelque chose d'intéressant chez Clean Feed. Parmi les albums parus ces derniers temps (une bonne dizaine au cours des derniers mois!), mentionnons un nouveau disque par le quintette du saxophoniste Fredrik Nordström, "Live in Coimbra" et "The Beautiful Enabler" par un trio baptisé Mauger, c'est à dire Rudresh Mahanthappa (saxo alto), Mark Dresser (contrebasse) et Gerry Hemingway (batterie). Une autre rencontre au sommet! 

-Voilà, c'est fait, notre compatriote François Carrier est le deuxième musicien à profiter des coffrets digitaux d'Ayler Records! Sept disques, disponibles en téléchargement, où Carrier et Michel Lambert s'y donnent à coeur joie en duo ("Unfolded" et "Dance"), en trio ("Far North" et "Kala", avec Pierre Côté, "Great Love", avec Ron Séguin et, sur une pièce, Dewey Redman), et en quartette avec Sonny Greenwich et Michel Donato ("Soulful South, parts 1 & 2"). 

-Les majors ne font pas souvent parler d'eux sur ce blogue, mais deux rééditions chez Blue Note, dans la série RVG, valent la peine d'être mentionnées: "Evolution" de Grachan Moncur III (enregistré en 1963 avec Jackie McLean, Bobby Hutcherson et Tony Williams, entre autres) et "Dimensions and Extensions" de Sam Rivers (une session inhabituelle de 1967). 

-Vous avez peut-être remarqué l'apparition dans les magasins de rééditions abordables du label ECM, en format mini-LP. On nous promet quarante titres pour les quarante ans du label. Malheureusement, cette série ne semble contenir aucun titre inédit sur CD. Dommage... 

-Parmi les titres récents parus chez hatOlogy, deux rééditions: "Sweet Freedom - Now What?", le bel hommage à Max Roach de Joe McPhee, Lisle Ellis et Paul Plimley, et "News for Lulu", première édition de ce projet de relecture de compositions hard bop par John Zorn, George Lewis et Bill Frisell. Leur section de disques à paraître fait saliver, mais l'étiquette suisse semble procéder au compte-gouttes! 

Voilà, c'est tout pour aujourd'hui. 

mercredi 3 septembre 2008

Hors des limbes (I)

Me voici de retour après deux trop courtes semaines de vacances: à peine le temps de se nettoyer le système un peu, et on retombe tout de suite dans la triste routine. Heureusement, il reste la musique. Voici donc la première chronique à classer sous la rubrique Hors des limbes, c'est à dire qu'on causera de rééditions et autres raretés historiques retrouvées. Aujourd'hui, je vous entretiendrai de deux parutions liées à la diaspora sud-africaine de l'époque de l'Apartheid, dont l'un des plus illustres représentants fut le pianiste, chef d'orchestre et compositeur Chris McGregor. 

The Chris McGregor Group: Very Urgent
Fledg'ling FLED 3059

Formation mixte dans un pays où le racisme était érigé en système, les Blue Notes de Chris McGregor devaient rapidement émigrer en Europe, après leur prestation au festival d'Antibes en 1964. McGregor, le trompettiste Mongezi Feza, le saxo alto Dudu Pukwana, le contrebassiste Johnny Dyani et le batteur Louis Moholo se fixèrent rapidement à Londres où leur musique, originalement un hard bop teinté de marabi, kwela et mbaqanga, connaîtra une mutation au contact des représentants de la "new thing". "Very Urgent" fut le premier disque de McGregor à paraître en Angleterre, en 1968, et deviendra par la suite un disque culte d'une grande rareté jusqu'à sa réédition, plus tôt cette année, par Fledg'ling, label autrement spécialisé dans le folk et le folk-rock britanniques. 

Quelques notes d'alto suffisent pour identifier Dudu Pukwana, dont la composition "Marie My Dear" (alias "B My Dear"), mi-ballade ellingtonienne, mi-hymne, ouvre le disque. Pukwana domine cette pièce avec sa sonorité perçante; son bref et incisif solo introduit sans transition la seconde composition, "Travelling Somewhere" de McGregor. Et c'est le trompettiste Mongezi Feza qui prend le relais, suivi de Pukwana et du ténor Ronnie Beer, propulsés par le piano percussif de McGregor et la batterie explosive de Louis Moholo. Dans "Heart's Vibrations", un thème rapide jaillit d'un magma sonore qui doit beaucoup à la "fire music" américaine des Cecil Taylor et John Coltrane dernière manière. Beer, Feza et McGregor donnent de furieux solos, qui sont vaguement tempérés par un passage solo de Johnny Dyani à la contrebasse. "The Sound's Begin Again/White Lies" suit une progression similaire, le thème étant rapidement évacué au profit d'interventions musclées de Feza, Pukwana, Beer et McGregor. Et une fois le thème revenu, le groupe s'efface à nouveau devant la contrebasse de Dyani, bientôt rejoint par Moholo avant une ultime reprise du thème. Trompette, saxes et piano donnent à l'introduction de "Don't Stir The Beehive" un aspect menaçant qui cadre bien avec son titre. De longues notes exposées par les cuivres fournissent au piano un accompagnement strident auquel McGregor répond par une cascade d'accords, trilles et autres clusters, semblant rebondir sur toute l'étendue de son instrument. Une improvisation collective dense vient compléter le discours frénétique du pianiste. C'est encore la contrebasse résonnante de Dyani, en dialogue avec Moholo, qui précède la reprise du thème. Écho d'une autre époque, "Very Urgent" aurait pu n'être qu'un item un peu plus expérimental dans la discographie de McGregor, mais c'était sans compter sur... 

The Chris McGregor Septet: Up to Earth
Fledg'ling FLED 3069

Si "Very Urgent" est une redécouverte, "Up to Earth" est une découverte tout court. Enregistré en 1969, un peu plus d'un an après l'album ci-dessus, ce disque n'était jamais paru commercialement, dormant dans un fond de tiroir depuis 39 ans! Si le noyau dur de la formation reste le même (McGregor au piano, Feza à la trompette, Pukwana à l'alto et Moholo à la batterie), Beer est remplacé par deux saxophonistes, et pas n'importe lesquels: Evan Parker au ténor et John Surman au baryton et à la clarinette basse! Pour leur part, Danny Thompson et Barre Phillips (selon les pièces) remplacent Dyani, qui venait alors tout juste de déménager en Scandinavie. Pukwana se fait de nouveau remarquer sur "Moonlight Aloe" avec un solo particulièrement exacerbé. Parker est déjà reconnaissable, avec ses attaques inattendues et son inimitable déluge de notes, avec peut-être en plus une pointe de férocité, qui marque d'ailleurs les performances de ces deux albums, comme un écho de ces temps hélas! révolus où l'énergie contestataire était de mise. "Yickytickee" débute comme une pièce de Thelonious Monk, mais tourne rapidement en improvisation collective débridée, suivie par un court et déroutant solo de Parker. C'est le soprano de Surman (non identifié sur la pochette) qui mène la pièce à son apogée, avant un solo de McGregor qui (ici comme sur "Up To Earth") semble opérer une synthèse de Monk et Cecil Taylor. Une courte et féroce version de "Union Special" (immortalisé sur le premier album du Brotherhood of Breath l'année suivante) vient clore ce qui aurait dû être la face A du disque. "Up To Earth" est un nouveau thème à la fois angulaire et swinguant que Monk n'aurait pas renié. McGregor et Surman (au baryton cette fois) livrent chacun un solo fougueux. La pièce la plus longue du disque, "Years Ago Now", est aussi la plus chaotique; Pukwana s'y fait cependant remarquer avec un long solo bien senti. 

Pris ensemble, ces deux albums représentent une période de transition dans la musique de McGregor, entre le bop des Blue Notes des années 60 et la synthèse du Brotherhood of Breath, à partir de 1970, où thèmes typiquement sud-africains et improvisations libres devaient se mêler en un cocktail explosif, dans l'un des big bands les plus originaux de l'histoire du jazz. 

Outre "Very Urgent" et "Up To Earth", Feldg'ling a aussi réédité les deux premiers albums du Brotherhood of Breath, les classiques "Chris McGregor's Brotherhood of Breath" de 1970 et "Brotherhood" de 1971, et prévoit aussi la parution d'un inédit de McGregor, une session en trio de la même époque que "Up To Earth". À surveiller, donc. 

L'étiquette Ogun, pour sa part, vient de faire paraître un coffret des Blue Notes, incluant les albums "Blue Notes For Mongezi", "Blue Notes in Concert" et "Blue Notes for Johnny", en plus de la réédition de "Legacy-Live in South Afrika".