vendredi 12 juin 2015

Le silence


Ornette Coleman (1930-2015)


Le silence.


14 avril 2011. Plus de quatre ans que je n'avais plus rien écrit.

Quatre ans. Même pas un battement de paupière dans le Grand Ordre des Choses. Mais de notre point de vue minuscule, que de choses peuvent se passer pendant ce temps. Ou pire encore, combien de choses n'arrivent pas; combien les évènements quotidiens peuvent sembler se répéter en boucle, ad nauseam. Et on a beau serrer les dents, elle arrive quand même, la nausée. Elle nous déborde. Nous emporte. Nous submerge. Et nous laisse là, sur le bord du monde, à regarder passer les autres (ceux qui flottent encore), lancés dans cette course folle à on ne sait quoi au juste... On regarde passer et on se tait. Tout va trop vite, alors on ne dit rien. Les idées se bousculent quand même sous notre scalp, mais on n'a pas l'énergie de mettre tout ça en forme. Les centaines de mots que l'on alignait hier sans trop y penser, comme ça, parce qu'il fallait les mettre à temps sur le papier, tous ces mots on dirait maintenant qu'il faut les extraire avec des pinces, certains en faisant bien attention, d'autres en tirant d'un coup sec pour les arracher, mais toujours un par un. Et puis on les inspecte, on les tâte, on les arrange dans l'ordre qui nous semble acceptable. Et on doute, on les déplace, on en extrait d'autres pour les remplacer. Peut-être que ce n'était pas plus facile avant, finalement. Je n'en sais rien. Mais le tout est de briser le silence.

Le silence.


Ah oui, je vous vois venir avec votre John Cage... mais je pensais plutôt à Monk(*) et à son célèbre « trou » pendant son solo sur The Man I Love avec Miles. Oui, ce long silence qui obsédait André Hodeir. À quoi pouvait-il bien penser pendant ces quelques secondes? A-t-il laissé son esprit vagabonder ou voulait-il faire un pied-de-nez à Miles? On ne le saura jamais, puisque tous les acteurs de ce mini-drame se sont tus. Car il y a aussi le Grand Silence. Pas celui de Corbucci avec Trintignant et Klaus Kinski, non, l'autre, celui que nous devons tous rejoindre un jour. Tenez, pendant ces quatre anées combien de musiciens ont rejoint la grande jam session céleste? Joe Morello, Ray Bryant, Bob Brookmeyer, Sam Rivers, Frank Foster, Billy Bang, Gil Scott-Heron, Sultan Khan, George Shearing, Paul Motian, Von Freeman, Dave Brubeck, Ravi Shankar, Herb Geller, Ronald Shannon Jackson, Yusef Lateef, Kalaparusha Maurice McIntyre, Lawrence "Butch" Morris, Johnny Smith, Stan Tracey, Frank Wess, Chico Hamilton, Bernard Vitet, Idris Muhammad, Charlie Haden, Horace Silver, Clark Terry, Buddy DeFranco, Kenny Wheeler, Gerald Wilson,... 

Et maintenant Ornette... Celui-là aura été un grand ouvreur de portes, pour ceux qui avaient des oreilles pour entendre. Pour les autres, les obtus, ceux qui mettent tout dans des petites boîtes, il était l'éternelle épine au pied. Pendant plus d'un demi-siècle, la critique accumula les malentendus à son sujet, mais lui continuait son chemin, bâtissant une oeuvre imposante, rare, indispensable... Je me propose de vous en parler bientôt en remaniant un texte que j'ai écrit sur lui il y a quelques années. Je vous dirai seulement que j'ai découvert sa musique avec l'album Change of the Century: je me vois encore, adolescent, écouter pour la première fois le sublime et bluesy Ramblin'. Les titres de ses premiers albums annonçaient une musique révolutionnaire: Something ElseTomorrow is the Question, The Shape of Jazz to Come,... Vint ensuite l'écoute de Free Jazz, qui fit couler tant d'encre et (premier malentendu) donna son nom à tout un mouvement. C'est le genre d'oeuvre qu'on ne comprend pas tout de suite, mais plutôt progressivement, chaque écoute révélant des dimensions insoupçonnées... Et il est vrai que c'est une expérience qui ouvrit (encore) une porte où allaient bientôt s'engouffrer Coltrane, Shepp, Ayler et tant d'autres. S'il sut se faire plus rare dans ses dernières années (il y a près de 10 ans entre ses deux derniers albums et son plus récent, Sound Grammar, est paru en 2006...), j'eus quand même la grande joie de l'entendre en 2009 au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts. L'homme semblait déjà frêle, mais sa musique parlait d'elle même. 

Voilà, je vais essayer de vous parler de musique de temps en temps. Je vais probablement me consacrer à ce que j'aime le plus: écrire sur des musiciens négligés, des marginaux, bref explorer les recoins de l'histoire du jazz. J'espère que ça saura plaire à quelques-uns... 

(*) Thelonious Monk dit un jour qu'écrire sur la musique revenait au même que danser au sujet de l'architecture... Bien que cette citation ouvre des horizons intéressants, j'essaierai d'être le moins ennuyant possible... car je danse très mal. 

1 commentaire:

Simon Latendresse a dit…

Soit Monk était un peu dans les patates, ou alors il a été mal compris. On laissera la réponse finale à l'Éternel. Puisque l'architecture est un jeu avec l'espace, je conçois tout-à-fait qu'on puisse danser sur de l'architecture...
La musique est en soi un langage. Pourquoi ne pourrait-on pas dialoguer avec par écrit?